"Monde d'après" et leçons de l’histoire : la question de la mémoire collective

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Tribune du professeur Olivier Artus, bibliste et Recteur de l'UCLy

Les temps de crise, quelle qu’en soit la nature – guerre, épidémie, crise économique – font toujours naître une aspiration à l’émergence d’un monde meilleur.

Élargissons notre regard en prenant en considération le temps long de l’histoire

Le XXème siècle a connu plusieurs épidémies sévères, mais elles n’ont pas donné lieu à une réflexion ou à une prise de conscience spécifique, au contraire des guerres. Pendant au moins une décennie, celle de 1914-1918 a été suivie, d’une profonde aspiration à la paix. En France, le Conseil National de la Résistance n’a pas attendu l’issue de la seconde guerre mondiale pour affirmer avec force sa volonté de bâtir un monde plus juste où la dignité de tous soit respectée.

Pourtant, l’étude de l’histoire montre que les réformes économiques et politiques effectuées à l’occasion des crises, aussi justes soient-elles, ont eu peu d’effets durables. De même, les résolutions qui accompagnent la sortie de crise n’ont qu’un temps : à la violence effroyable de 1939-1945 succède la guerre froide, qui fait peser un risque majeur sur l’humanité, et l’époque contemporaine est encore caractérisée par des rivalités entre puissances qui déterminent l’avenir de l’humanité.

Si nous élargissons notre regard en prenant en considération le temps long de l’histoire, nous pouvons avoir recours à des traditions littéraires qui se donnent pour objectif d’interpréter l’histoire dans la durée : la Bible hébraïque est un corpus de cette nature. Elle rassemble des textes écrits entre la fin du VIIIème siècle avant notre ère et le 1er siècle avant notre ère. Elle porte sur l’histoire un regard spécifique, un regard croyant, qui intègre le recul du temps. Les événements historiques auxquels se réfèrent les récits bibliques ne diffèrent pas fondamentalement des événements qui ont marqué le XXème siècle et le début du XXIème siècle : ces récits évoquent la guerre et ses conséquences – ruine, exil ou déportation ; l’inégalité constante entre les plus riches et les plus pauvres ; et enfin les épidémies qui déciment la population.

L'oubli du don

Le peuple d’Israël qui affronte ces crises tente de les analyser et d’en comprendre les ressorts : qu’est-ce qui a conduit si souvent Israël à la catastrophe au cours de son histoire ? La réponse qui revient à de multiples reprises dans la Bible hébraïque est « l’oubli ». Le peuple et ses dirigeants ont oublié que la terre où ils résident ne leur appartient pas en propre, mais doit être considérée comme un « don » qui les précède, et dont ils ont la charge. La tentation constante des générations qui se succèdent dans le récit biblique est de s’approprier la terre et les richesses, et d’oublier cette dimension du « don » : s’approprier les richesses et le territoire des autres peuples, s’approprier les terres du voisin, plutôt que de prendre soin des plus pauvres et de partager les richesses matérielles et culturelles.

Cette logique d’appropriation et d’oubli du don déborde largement les époques et les situations visées par les textes de la Bible hébraïque. C’est une logique qui traverse l’histoire, et qui a été de tous temps source de tensions politiques, de guerres, et, au sein d’une même communauté, d’inégalités sociales souvent insupportables. Quelle que soit l’époque, les ressorts qui conduisent aux crises, ou aux tensions, au sein d’une même communauté, ou entre nations différentes, sont toujours de cet ordre, et répondent à cette logique.

La crise du coronavirus met en lumière la fragilité de la vie elle-même

Fragilité qui contribue à considérer toute vie, même la plus fragile, comme un don extraordinaire. Prise de conscience d’une fragilité, mais aussi des terribles inégalités sociales qui caractérisent le monde contemporain et qui pèsent dans les conséquences de l’épidémie. Ces inégalités interrogent. En quoi sont-elles légitimes ? Si nous considérons le monde et chacune de nos vies comme des dons qui nous précèdent, comment, alors, accepter les inégalités flagrantes qui caractérisent notre société contemporaine, et l’oubli de la dignité des plus démunis qui en résulte ?

Pourtant, si la crise épidémique met au jour les inégalités qui déchirent notre société, elle met également en lumière des lieux de « résistance » à ces inégalités: au sein des hôpitaux, tous les patients reçoivent le même traitement, et les pouvoirs publics ont à cœur de protéger tous les citoyens de la même manière. Plus largement, la population, dans son immense majorité fait preuve de solidarité et de résilience.

Les disparités sociales criantes que la crise a rendues manifestes ne peuvent être traitées que sur le temps long. La sincérité de ceux qui souhaitent un « monde nouveau » ne peut être mise en doute. Mais un simple regard sur les événements récents de notre histoire, comme le témoignage des traditions littéraires et religieuses plus anciennes nous mettent en garde contre l’oubli : la mémoire collective laisse souvent s’effacer peu à peu les résolutions qui naissent des périodes de crise, et, comme dans les traditions de la Bible hébraïque, nous risquons d’assister, si nous n’y prenons garde, à l’éternel retour des mêmes déséquilibres.

Le Monde a besoin de veilleurs...

Des veilleurs qui gardent la mémoire des périodes de crise, des espoirs qu’elles ont fait naître, de l’aspiration à la dignité qu’elles ont révélée, et finalement de l’esprit de résistance qu’elles ont suscité. Garder la mémoire et agir pour combattre l’éternel retour des mêmes processus : oubli du don, oubli de la dignité de l’autre, explosion des inégalités et finalement déchirure du tissu social.

Les universités et établissements d’enseignement supérieur ont une place spécifique dans l’« après »

Dans ce travail de veille et de mémoire, les Universités et Établissements d’enseignement supérieur ont une place spécifique : il est de leur responsabilité sociale et culturelle de donner aux étudiants qui leur sont confiés les moyens de « décrypter » les enjeux du temps présent. La mise en relation de la mémoire commune (historique, littéraire, philosophique) et des événements du présent remet ces derniers à leur juste place, et permet de dépasser le caractère dramatique de l’immédiat pour ouvrir et tracer les chemins de l’« après ». Entre l’enthousiasme excessif qui caractérise toute sortie de crise, et le cynisme auquel certains pourraient se laisser aller, il existe une voie pour une espérance crédible, qui se nourrit des hauts faits de tous ceux qui ont su résister et veiller.   

Tribune du Père et Professeur Olivier Artus publiée dans La Croix le 21 mai 2020